La Mémoire des Ruines

Texte extrait du livre « La mémoire des ruines,   anthologie des monuments disparus en France  » de Claude de Montclos – 1992 Ed.Mengès.

 

Le château de Bury

L’un des plus importants châteaux de la Loire

 

1515 ?… C’est aussi l’année où commence la construction de l’aile François 1er à Blois ; date essentielle en ce qu’elle marque, avec le début du règne, celui de l’étonnante floraison des grands châteaux de la Loire, tels Chenonceaux commencé quelques mois auparavant, en 1514, Azay en 1518, Chambord en 1519. Dans cette lignée, le vaste château de Bury, à quelques kilomètres de celui de Blois, a bien des traits communs avec le nouveau corps de bâtiment de la demeure royale et s’en serait inspiré. Du moins l’a-t-on cru pendant longtemps. Mais il est maintenant avéré qu’il n’en est rien : la construction de Bury commence avant celle de tous ces monuments fameux, en 1511. Si elle a bien subi de fortes influences, ce n’est pas celles de Blois mais, directement, de l’Italie. A l’inverse, il n’est pas exclu que certaines nouveautés stylistiques de Blois aient pu être empruntées à Bury. Notable antériorité, à tout le moins, de la demeure d’un bourgeois sur celle d’un roi de France ! Grand commis, grand humaniste, grand mécéne, son maître d’ouvrage est   « le grand Florimond Robertet » ( 1459-1527). Ainsi a-t-on coutume d’appeler ce conseiller du roi et trésorier de France, à qui pendant quarante ans, ne manquera jamais la confiance de trois souverains successifs servis fidèlement : Charles VIII, Louis XII et François 1er . Ce sont les propriétaires de Bury, à la fin du XVIIe Siècle qui, préférant habiter, non loin de là, le château d’Onzain, agrandissent et embellissent leur demeure avec les dépouilles du château de Robertet, systématiquement démeublé, débarrassé de son décor, démoli, au point de n’en laisser que les quelques ruines encore visibles aujourd’hui.

SERVITEUR SANS REPROCHE

Florimond Robertet est l’objet de toutes les faveurs royales. Il les doit à des qualités qui lui permettent de rendre d’éminents services à la Couronne. Fin politique, excellent orateur, brillant diplomate, il s’acquitte à merveille d’ambassades, dont la réussite est justement récompensée, tant par le roi que par ses interlocuteurs étrangers. Mais de ceux-là il se fait parfois scrupule d’accepter les dons. C’est ainsi qu’après un traité avantageux conclu à Venise il renonce à la rétribution qu’on lui propose et demande à la sérénissisme république d’en joindre le montant aux sommes qu’elle s’était engagée à verser au roi de France. S’appuyant sur un indéniable savoir-faire, sa probité se révéle finalement payante. Son geste lui vaut un redoublement de la faveur dans laquelle on le tient et de plus grandes récompenses encore : le roi lui fait don de la totalité des versements éffectués par les Vénitiens. De telles libéralités lui permettent, entre autres, de construire son château.

S’il s’enrichit tout comme un autre, comme tant de secrétaires des Finances avant et après lui, il ne veut rien devoir qu’au bon vouloir du roi, ni rien recevoir qui ne résulte de son propre mérite. A la différence de nombre de ses prédécesseurs, il peut donc, sans avoir à redouter le moindre revers du sort, se faire construire ses luxueuses résidences de ville, le bel hôtel d’Alluye à Blois (1505-1508), et de campagne, le château de Bury (1511-1515), dont il a acheté la seigneurie. Après avoir donné à la charge de trésorier de France, son éclat, sans ombre aucune, qu’elle n’avait jamais eu jusqu’alors, Robertet pourra jouir tranquillement de ses richesses jusqu’à la fin de ses jours.

Quel constraste avec le sort des douze argentiers qui, depuis la pendaison d’Enguerrand de Marigny au gibet de Montfaucon (1315), avaient été pour huit d’entre eux, condamnés à mort ou assassinés et pour trois autres, emprisonnés ou proscrits ! Tel Jacques Cœur (1400-1455), saisi, torturé, condamné à la peine capitale et finalement banni. Ou le Cardinal Jean Balue (1420-1491)

sinon encagé comme on l’a dit mais emprisonné par Louis XI, au château d’Onzain prés de Bury notamment. Et plus tard Fouquet (1615-1680), bien évidemment. Sans parler de Jacques Semblançay (1547-1527), proche de Robertet et son exact contemporain, pendu lui aussi à Montfaucon.

De cette probité, Robertet ne s’est pas fait seulement une règle de conduite mais, de manière précisément emblématique, une devise et un blason. Si toutes les plumes volent, à l’image des trésoriers qui s’en servent, une seule fera quoi qu’il arrive exception, celle de Florimond Robertet « Fors ungne » devise symbolisée par le demi-vol, l’aile en termes d’héraldique qui figure dans ces armes.

Robertet lui, reçoit Louis XII et toute la Cour à un fastueux banquet pour l’inauguration de Bury ; Louis XII n’est pas Louis XIV, ni Bury Vaux-le-Vicomte. Tout se passe donc pour le mieux. François 1er octroyant au trésorier de France, pour agrandir son domaine, la seigneurie de La Court, se plaît en cette occasion à rappeler le passage de la famille royale dans « son chasteau de Bury« . Alors qu’il agonise, Florimond reçoit encore une fois la visite du roi de France, qui entend donner à la nouvelle de sa mort le plus grand retentissement. Dix-huit crieurs habillés de noir et portant ses armes, se répandent dans Paris pour publier son trépas. Son convoi funèbre est accompagné des archers et hacquebutiers de la ville portant des torches allumées et son corps est ramené,  peu après à Blois en grande solennité, sur un char à quatre chevaux revêtus de draps noirs descendant jusqu’au sol, croisés d’argent et armoiriés. Eloge royal !

A L’ EXEMPLE DES MEDICIS   

Comme l’entourage de Charles VIII, Robertet a été ébloui par les merveilles découvertes durant l’expédition de Naples ; et sans doute, un peu plus tard, au contact de grandes familles italiennes comme les Médicis, les Della Rovere, chez qui l’intérêt pour l’art et le mécénat étaient comme une seconde nature, qu’il a pris le goût des collections. Ses moyens lui permettent d’acquérir sans trop compter objets précieux et œuvres d’art ; ses nombreuses demeures, dont son Hôtel d’Alluye à Blois et le vaste Château de Bury, offrent toute la place voulue pour les recevoir.

Le prodigieux inventaire qu’aurait établi sa veuve, peu après sa mort, offre de quoi rêver. Les chapelets de soixante-dix grains d’or « gros comme des noizettes » y succèdent aux crucifix cloutés d’or et de diamants, à la « vierge d’or dont la robbe et le manteau sont parsemez de cents petits diamens« , au « rocher d’or d’un pied de haut représentant Monsarra en Espagne garny de pierres précieuses qui ensuivent ; douze opales, douze rubis…« , et toutes les pierres de la création par rangs de douze. On y reléve »trente ameublements tous complets en broderies d’or, d’argent, de soye », « un buffet de cérémonie d’argent vermeil extrêmement ciselé« , etc… La liste de ses trésors, tableaux, tapisseries, statues, vases, laisse effectivement rêveur. L’inventaire se termine en une apothéose qui manifeste comme la prééminence de l’art sur la richesse proprement dite : « Finalement et triomphalement notre beau grand David qui est au milieu de ce chasteau » Lequel David n’est autre qu’une statue de bronze de la main même de Michel-Ange.

Si Florimond Robertet avait montré, en vrai connaisseur, tout le cas qu’il faisait de la pièce maîtresse de ses collections en l’érigeant à la place d’honneur au centre de la cour, il ne pouvait cependant s’attribuer le mérite d’une commande si importante, ni vraiment se flatter des conditions de cette acquisition. C’est en effet, son prédécesseur dans la charge de trésorier, Pierre de Rohan, maréchal de Gié, qui, séduit par le David de Donatello, avait demandé à la seigneurie de Florence (1501) qu’une autre statue du même genre, en bronze, soit réalisée à son intention.

 La seigneurie s’était alors adréssée à Michel-Ange qui avait mis huit ans pour l’achever, le temps pour le maréchal de tomber en disgrâce et pour Robertet de manœuvrer pour l’obtenir (1508).En revanche, c’est bien Robertet qui avait commandé à Léonard de Vinci une Madone aux fuseaux , qui représente une Vierge à l’enfant jouant avec un fuseau dont la forme préfigure celle de la Croix. Mais était-ce pour lui-même ou pour le compte du roi ? Ce tableau, sans doute le premier de Léonard introduit en France, aurait joué un rôle important dans l’engouement du roi pour l’œuvre de l’artiste et fortement contribué au développement de sa notoriété.

LE CHATEAU MODELE 

 De l’expédition triomphale à Naples, de ses ambassades dans la péninsule, Robertet retient les leçons de banquiers parmi les plus habiles d’Europe et d’architectes dont les réalisations exercent sur lui leurs puissants attraits. Leçons fort utiles, tant pour la gestion des finances du royaume que pour la manière de concevoir ses propres demeures, celle de Bury particulièrement.

La construction d’un château est naturellement dépendante des contraintes imposées par l’implantation, sur le même site, d’un édifice antérieur. A Bury, ces contraintes sont soumises à la volonté de réaliser un grand morceau d’architecture à programme, dont toutes les parties visent à l’obtention d’effets mûrement définis au départ et répondant à une conception globale du monument : l’articulation des bâtiments principaux et des jardins selon une disposition axiale ; l’unité de l’ensemble obtenue par une constance du rythme des façades que scandent horizontale-ment une modénature très affirmée, verticalement la superposition de pilastres sur deux niveaux ; un décor sculpté n’ayant plus seulement valeur d’ornementation, mais de nature architectonique.

Ce résultat est atteint alors que le quadrilatère de la cour et les tours d’angle sont bien des réminiscences d’une architecture féodale. A noter que dans le plan circulaire de ces tours s’ins-crivent des pièces quadrangulaires, beaucoup plus commodes à habiter que les pièces rondes des châteaux forts. Le Colombier lui-même se donne des airs de donjon isolé.

L’escalier principal constitue également une nouveauté. Il ne s’agit plus de la vis habituelle hors-œuvre, ou dans-œuvre ouverte sur l’extérieur par des arcades. Cet escalier est logé dans un pavillon central, complétement intégré au monument, sans ressaut par rapport à la façade, mais cependant solennisé par une plus grande élévation. Il ne comporte plus aucune partie tournante, mais des volées droites. La vaste cage très décorée, dont la profondeur correspond à celle du bâtiment, est éclairée côté court et côté jardin et permet au rez-de-chaussée une communication directe entre les deux.Tous ces dispositifs qui peuvent paraître banals tant ils sont utilisés par la suite sont, à Bury, d’une grande originalité.

L’influence italienne s’était manifestée dans le décor fleuri de la première Renaissance ; à Bury, c’est de manière plus radicale dans la conception même du monument. La sculpture y est cependant de grande qualité ; même celle exécutée antérieurement pour un château royal, l’aile Louis XII de celui de Blois ne saurait tout à fait l’égaler. De grands artistes italiens ont assuré-ment travaillé pour Robertet.

Bury est, par l’ordonnance de ses façades, le prototype des grands châteaux de la Loire, et non des moindres, des années 1515-1525. Et il n’est pas interdit, en outre, de voir dans les châteaux comme Villandry vers 1532, et même Ecouen vers 1555 par exemple, le reflet d’un classicisme déjà en germe dans la demeure de Robertet : ordonnance régulière et symétrie répondant à un souci de logique et de clarté, recherche d’un effet monumental. Telle est l’importance de Bury, que sa disparition a pour ainsi dire gommée, alors qu’il était l’un des très grands châteaux de la Loire.

FAMILLES ET CHATEAUX : FORTUNES ET INFORTUNES 

Aussi vite construit la fortune des familles, aussi vite elle se défait parfois. Il est déjà remarquable qu’un autre Florimond, petit-fils du premier, ait réussi à la maintenir brillamment. Secrétaire d’Etat de François II et de Charles IX, et fin lettré, il se voit ainsi dédier par Ronsard l’hymne au printemps.

Mais deux ans après sa mort (1567), son frère François qui hérite du domaine est, on ne sait trop comment, complètement ruiné et doit le vendre à Nicolas de Neufville d’Alincourt, seigneur de Villeroy. Le nom de ce nouveau propriétaire n’a ici d’autre intérêt que d’expliquer pourquoi Bury sera dépouillé de sa statuaire, bustes d’empereurs et de rois qui devaient orner la cour, et surtout du David de Michel-Ange, au profit du château de Villeroy prés de Mennecy (Essonne). Rattaché plus tard au comté voisin d’Onzain (1633), Bury appartient alors à un certain Charles de Rostaing, dont la veuve de son fils François occupera sa longue existence de quatre-vingt-onze ans à ruiner, morceau par morceau, le château de Bury. Libre naturellement, à elle de préférer, comme son époux, le séjour d’Onzain à celui de la demeure de Robertet, mais de là à considérer comme un garde-meuble inépuisble, un dépôt de charpentes et de matériaux sans importance, une carrière de pierres comme une autre …

C’est pourtant ce qu’elle fait, rien ne paraissant trop beau pour son logis. Eléments sculptés, marbres, charpentes, lambris, planchers, pierres de taille sont peu à peu enlevés. La population des environs y prête également la main avec son consentement. Un curé du voisinage, celui de Saint-Sulpice de Pommeray, consigne en toute innocence sur son registre paroissial (1691) :  « J’ai fait bâtir à neuf les deux petits autels des démolitions du château de Bury« . De 1666 à 1724, le grand château du trésorier de François 1er part ainsi en lambeaux, dès 1682, semble-t-il, une seule tour est encore habitable, le corps du logis lui-même étant  complètement ruiné.

Pouvait-on au moins garder l’espoir de retrouver à Onzain queques précieux vestiges de Bury ? Pas même. Du Château d’Onzain, victime de la Bande Noire (1823), il ne restera rien ! 

QU’EN RESTE-T-IL ?

Dans un site sauvage, demeuré intact, qui domine la petite vallée de la Cisse et le beau panorama de la forêt de Blois, subsistent d’émouvants vestiges.

  •  Si la tour antérieure de l’aile droite est encore debout, les autres sont totalement ruinées, à l’exception de l’important pigeonnier, partiellement effondré, qui laisse encore voir à l’inté-rieur une partie de sa structure cellulaire. Il ne reste rien des différents corps de bâtiment, mais le mur extérieur de la galerie qui fermait la cour est partiellement debout et l’on peut voir quelques amorces de voûtes. 
  • Le long de cette galerie subsiste une partie des douves, encore en eau. 
  • D’imposants murs de soutènement sont visibles sur la partie postérieure du site. 
  • Des matériaux et des éléments décoratifs ont été remployés, au XIXe siècle, dans la construction d’un corps de bâtiment attenant à la tour, à l’emplacement de l’aile antérieure droite.
  • D’autres matériaux et d’autres éléments décoratifs ont également été remployés en assez grand nombre dans diverses constructions des environs de Blois. 
  • Le David de Michel-Ange se trouvait encore à Villeroy au milieu du XVIIIe siècle vers 1768. Depuis, sa trace a été perdue. Un dessin de Michel-Ange, au Louvre, paraît être la source la plus sûre pour imaginer ce que pouvait être la statue en bronze. Que l’œuvre, magistrale sans nul doute, d’un artiste d’une si grande notoriété ait pu disparaître dans ces conditions constitue une énigme.  
  • La Madone aux fuseaux, de Léonard de Vinci, rien ne permet de dire avec certitude,dans l’état actuel des choses, ce qu’est devenu le tableau commandé par Florimond Robertet.

 


Remerciements :

Alain Picouleau.

M. de Guillerschmidt, propriétaire actuel du château de Bury.

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *