
Photographe plasticien


©Oiseau humanoïde – Yves Quintin
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Il y a des artistes qui traversent les époques en changeant de medium comme on change de langue, sans jamais perdre leur accent. Yves Quintin est de ceux-là. Crayon, fusain, peinture, pastel, gravure : durant des décennies, il a cherché dans chaque outil la même chose, la surprise, l’étonnement, ce bref instant où l’image soudain résonne et fascine.
Dans les années 70, il se passionne pour la photographie argentique, dont il explore patiemment les possibilités jusqu’aux années 1990. Il multiplie les photomontages et invente, à coups de réactions chimiques capricieuses, des virages colorés totalement improbables à partir de tirages noir et blanc. Un travail d’alchimiste au sens exact du terme, celui d’un praticien qui sait que la matière, correctement sollicitée, peut se mettre à produire ce qu’on n’attendait pas d’elle. Les sels d’argent étaient sa matière première, les bains chimiques son athanor, et ce qu’il cherchait à en tirer n’était pas l’or des alchimistes mais quelque chose d’analogue : une transmutation du visible.
En 1992, il découvre l’image numérique. Il n’y voit pas une rupture, mais une promesse tenue, celle d’un matériau enfin vraiment malléable. Il produit alors des œuvres riches en couleurs qui l’inscrivent dans un courant expressionniste et plasticien. Dans les expositions auxquelles il participe, on lui reproche parfois que ses couleurs et ses mondes ne soient pas « réels », qu’ils ne puissent pas être assimilés à de véritables photographies. Quintin ne proteste pas : il renomme. Ses œuvres deviennent des pixogrammes et sa pratique la pixographie. Le pixel, pour lui, était devenu ce qu’est l’argile pour le sculpteur, une matière première infiniment déformable, qui n’a d’autre vérité que celle qu’on lui donne.
En décembre 2022, il découvre les générateurs d’images à partir de textes descriptifs, ces prompts par lesquels on demande à un modèle statistique de produire du visible. Très vite, il explore le potentiel et les limites de ces programmes et se lance dans la production d’images hybrides qui exploitent conjointement plusieurs technologies. Et, fidèle à sa manie taxinomique, il forge aussitôt un troisième terme : synthogramme. Non par coquetterie, mais par rigueur épistémologique. Photographie argentique, pixographie, synthographie : trois pratiques, trois régimes de vérité, trois manières d’habiter l’image. Refuser de les confondre, c’est refuser la paresse intellectuelle qui voudrait que tout ce qui sort d’un écran soit «de l’art numérique » indifférencié.
Son univers traverse des espaces contrastés : paysages organiques et végétaux, architectures futuristes aux résonances de science-fiction, portraits hyperréalistes de créatures hybrides. Il serait tentant de le ranger dans la longue filiation du surréalisme, et on n’aurait pas tort. L’onirisme, l’architecture improbable, les êtres composites, le goût de l’image qui inquiète au lieu de rassurer : tout y est. Mais ce serait s’arrêter en chemin. Car ce que Quintin tente de montrer, avec une patience presque polémique, c’est que les outils génératifs ne condamnent pas à la production automatique d’un imaginaire standardisé, à condition qu’on leur résiste. Les IA génératives d’images d’aujourd’hui ont été entraînées à produire du vraisemblable, des formes qui tiennent debout statistiquement, qui ressemblent à ce qui existe déjà, qui ne heurtent pas le regard. C’est la pente naturelle de la machine, et c’est aussi son plafond : livrée à elle-même, une IA générative fabrique à l’infini du déjà-vu élégamment recombiné. Des dispositifs qui proposent et auxquels il faut apprendre à ne pas céder. Pour cela Quintin prompte, itère, recommence, élimine, sélectionne, dissèque, corrige, tord, affine, recadre, disqualifie, doute, relance, valide, pendant des jours, des semaines, parfois davantage. Il cherche ce qu’il appelle la cristallisation, ce moment où une forme, à force d’avoir été sollicitée, cesse d’être plausible pour devenir improbable, surprenante, fascinante. Tout son travail consiste à tirer la machine vers un territoire qu’elle n’aurait jamais visité seule, et à y revenir suffisamment de fois pour que ce territoire existe.
Conférencier reconnu sur les questions d’IA et de création d’images, Quintin interroge avec rigueur et sensibilité ce territoire instable où l’intention artistique se heurte aux réponses algorithmiques, où l’œil de l’artiste négocie avec la mémoire statistique de la machine.
Dans un moment où le débat sur l’IA générative oscille entre émerveillement naïf et rejet réflexe, son travail tient une position singulière. Celle de l’artiste qui, ayant traversé la photographie argentique, la chimie des virages, la révolution du pixel et maintenant celle des modèles génératifs, sait qu’aucun outil n’a jamais fait l’œuvre et qu’aucun outil non plus ne l’a jamais empêchée. Il reste, comme il l’a toujours été, à la recherche de cet instant où l’image s’ouvre sur un territoire qu’il n’avait pas encore imaginé et qui répond enfin à quelque chose qu’il n’avait pas encore nommé.
































































